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Les éditions Grèges

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Le Matricule des Anges n°73

Chute en spirale

La poésie de Paul Wühr (né en 1927) étonne par sa vitesse, son élasticité formelle. Comme une fusée qui déchire et recompose la langue allemande.

Auteur de plus de vingt pièces radiophoniques, prosateur décalé et marqué par l’autre météorite de la littérature allemande qu’est Arno Schmidt, originaire de la Bavière où il vécut longtemps avant de se retirer dans un petit village italien, Paul Wühr est l’un des derniers grands monstres de la littérature expérimentale des années 60. L’un des seuls survivants de cette génération qui dût faire face à une Allemagne dévastée par la guerre, dans laquelle, en sus de sa division et des tensions politiques, l’idiome germanique, entaché des crimes nazis, posait le problème à tous de son affirmation poétique. Il est heureux que paraisse donc, après quelques traductions ci et là dans des revues (d’abord TXT il y a vingt ans, puis Grèges, Docks ou Action restreinte), Matière à l’autre bout l’esprit, une anthologie de deux gros livres (plus de 800 pages chaque) parus il y a quelques années. Cet ensemble pose à nouveau la question de la suspicion dans laquelle il faut tenir toute langue, et surtout celles qui prétendent s’affirmer comme des modes incontournables de cohésion nationale. On sait les ravages, en Allemagne, et ailleurs, de telles croyances. La question, tournée vers le passé nazi de l’Allemagne, on le sait, fut travaillée par toute l’œuvre de Paul Celan. Paul Wühr fit sans aucun doute face à ce nœud, depuis son adolescence en cette Allemagne de l’après-guerre où l’on rééduquait et dénazifiait dans les ruines. Il y répondit et continue de répondre à cette suspicion que la tâche du poète maintient face à toute langue, d’où qu’elle vienne et par qui qu’elle soit parlée. Par l’usage qu’il fait de la langue, Paul Wühr impose en effet, selon son traducteur Jean-René Lassalle, « une réduction du vocabulaire » telle que sa poésie gagne une distance critique et ironique tout à fait tonique. S’il préfère également « l’élasticité de la syntaxe à la prosodie et aux images », c’est pour chercher et toucher une vitesse que ses vers, hachés ou hachurés, démultiplient en « mot-particules ». Écoutons, par exemple, ce poème de la première section du livre (Salve res publica poetica) : « Est//// ce que notre vide nous/ devrions y// penser comme une merde/ pour ne plus// avoir à y regarder qui donc/ aimerait exactement// savoir tout ce qui s’y/ enfonce et// n’y meurt pas ou alors/ seulement parce// qu’à l’autre bout de cette/ matière c’est// déjà devenu esprit regarde/ c’est ainsi que nous// serons représentés ». Si le premier mot, monosyllabique, devient comme le leurre d’un titre, il est surtout, écrit justement J.-R. Lassalle, « le premier maillon de la chaîne de la phrase, sans position privilégiée qui orienterait un sens ». Cette façon d’amorcer le poème est toute la marque de fabrique de sa res publica poetica, même lorsque Paul Wühr ne commence pas strictement son poème par ce « est-ce que », il place alors dans ses mots une incertitude syntaxique où se forme une critique de la langue, de la culture, de la société, et de la politique. Ainsi ce « est-ce que » (« Est/// ce que le vide à qui le dit/ il Montaigne// serait déjà quelque chose et/ non pas// quelque chose d’anéanti et »), à qui est enlevé tout trait d’union, devient un verbe coupé de son référent. On tourne en lui avec toutes ses propositions, on voit une ironique spirale emporter tout le poème jusqu’à sa chute. À une approche strictement informative, et sans véritable questionnement du politique (notamment de l’Europe), Wühr répond par la fabrique d’un poème politique où les pensées de Montaigne, La Boétie, Novalis, Schelling, Kafka, Lessing ou Büchner... s’entrecroisent pour former des propositions éthiques revigorantes. La leçon conditionnelle étant que nous aurions, ici, à « parler comme par/ un// plus haut ou plutôt vers un/ complètement différent », car « quelque chose parle où aucun/ être déterminé n’// a la parole ».


Emmanuel Laugier

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